• Facebook
  • Twitter
  • Google +

Une après-midi presque comme les autres

Une après-midi presque comme les autres - Daria Michel

Comme tous les samedis matin, je me baladais en ville pour faire un peu de lèche-vitrine et passer au marché acheter mes légumes de la semaine. J’ai découvert un petit producteur très sympathique qui nous propose des prix défiant toute concurrence, pour des produits dont la qualité est largement supérieure à celle que l’on trouve dans les supermarchés.

Après avoir effectué, à la demande de mon patron, une livraison de courrier chez un client, j’ai pris la rue Beaubien, en direction du métro. Je me suis arrêtée à ma banque, pour retirer un peu d’argent, car mon portefeuille était à sec. En entrant dans l’agence, alors que je me dirigeais vers la caisse, l’esprit un peu ailleurs, je fus frappée par le silence qui régnait autour de moi. Je vis soudain un homme cagoulé qui brandissait une carabine sur la tempe d’une femme derrière un des guichets. Elle paraissait terrorisée et secouée par des spasmes incontrôlés. En quelques secondes, quelqu’un me projeta au sol et une voix puissante me somma de me coucher ventre à terre. Mon sac fit un vol plané et atterrit aux pieds d’un individu, lui aussi armé, vêtu d’un treillis couleur kaki et de bottes de motard noires. Mes genoux me faisaient terriblement mal tant la chute avait été brutale. Mais j’ai fermé les yeux et tenté de ne pas protester pour ne pas attirer l’attention.

D’autres personnes avaient subi le même sort que moi. Une jeune femme et un petit garçon d’environ huit ans, ainsi qu’un monsieur aux cheveux blancs qui devait avoir facilement le triple de mon âge, étaient allongés à quelques mètres de moi.

L’homme derrière le guichet, vociférant, attendait que l’employée, paniquée et en larmes, finisse de remplir les sacs qu’il lui tendait. Pendant ce temps, son complice nous observait, prêt à dégainer son fusil à pompe sur l’un d’entre nous s’il sentait un excès de zèle.  

Mon cœur battait à deux cents à l’heure et je me mis à penser à ma propre mort. Combien de temps faudrait-il pour que je me vide de mon sang ? Souffrirais-je longtemps avant de quitter ce monde ? Jamais auparavant ces choses-là ne m’auraient effleuré l’esprit. Je vivais dans l’insouciance et le déni. J’avais tort.

Tout est allé très vite.

En quelques minutes, les voleurs avaient récupéré leur butin et s’étaient dirigés vers la sortie en hurlant, « surtout ne bougez pas ou nous tirons ! ». Il est bien évident que personne ne s’est manifesté. Nous étions morts de trouille et nous savions que notre vie était en danger.

À peine avaient-ils quitté la banque, que l’alarme fut déclenchée par notre héroïne qui avait rempli sa mission à la lettre en exécutant les ordres du dangereux bandit. Dix minutes plus tard, alors que nous étions à peine en train de réaliser ce qui venait de se passer, les membres de la police et les équipes médicales sont arrivés. Les questions fusaient dans tous les sens et je fus envahie par un mal de tête qui n’a cessé que le lendemain. Après m’être engagée à me rendre dès lundi au poste de police pour finaliser ma déposition, j’ai quitté la banque et, encore sous le choc, j'ai pris ma voiture et je suis rentrée.

Quand je suis arrivée chez moi, Edouard, mon mari, ne se doutait de rien. Il avait passé l’après-midi à jardiner et ne s’était même pas préoccupé de mon retard. Cela faisait pourtant six heures que j’avais quitté la maison. Je me sentais fatiguée et terriblement affectée par ce que je venais de vivre. J’ai pris un bain et j’ai rejoint Edouard dans le salon. Il réalisait à peine ce que je venais de lui raconter et s’en voulait de ne pas m’avoir accompagnée.

Nous avons allumé la télévision. Les chaînes d’informations mentionnaient que les cambrioleurs avaient tout de même emporté quatre-vingts mille dollars en petites coupures. Ils avaient dû prendre des renseignements en amont et savaient que le personnel de cette succursale était en mode restreint. Cela leur permettait d’autant plus aisément de réussir leur coup. S’ils avaient pu passer la frontière, peut-être étaient-ils déjà loin.

Jamais je n’aurais pensé que cet incident allait provoquer chez moi un tel sentiment d’insécurité. Désormais, je ne pouvais plus flâner dans les rues comme je le faisais avant, entrer dans une boutique pour essayer une robe ou m’attarder devant une jolie vitrine bien achalandée. Je me sentais surveillée, traquée. Je développais des crises d’angoisse sans précédent. Je perdais pied. Édouard  déployait des trésors de patience et de douceur à mon égard pour m’apaiser. Mais rien n’y faisait.

J’ai donc dû faire appel à une psychothérapeute qui m’a prise en main. Je la voyais tous les jeudis à la même heure et à chaque séance le même scénario revenait en boucle. Je repensais à ces hommes inquiétants qui nous menaçaient et j’avais la même sensation terrifiante que ma vie allait s’arrêter. Pourtant, jour après jour, le travail faisait son chemin.

Un an est passé.

Un matin, alors que je me réveillais après une longue nuit de sommeil réparateur, j’ai su que je n’avais plus besoin de thérapeute. Si bien qu'à compter de ce jour, je n’ai plus jamais eu peur de la ville et de ses tumultes.

Je crois que j’étais guérie…

 

The author:

author

Étudiante en chant classique, je suis une interprète des plus passionnée. En plus du bonheur que j’ai à vous raconter mon parcours académique et professionnel, je laisse aussi de la place à mes histoires personnelles avec ma famille et mes amies. Mes passions: les voyages, le bon vin et la bonne cuisine de ma maman. La vie est douce!